Fadhila Brahimi – Géostratège en influence numérique

Identité numérique : entre simplification des services et concentration des données

Se connecter plus facilement, éviter de multiplier les identifiants, accéder à ses démarches sans recommencer dix fois la même procédure : les promesses de l’identité numérique ont de quoi séduire. Mais à mesure que l’accès aux services se simplifie, une question devient plus pressante : qui peut relier nos informations et nos activités, et jusqu’où ?

J’y reviens à partir d’une réflexion que j’avais relayée en octobre 2020, en lien avec Le Monde et l’écosystème RéEnchanter Internet. La commodité est un progrès si elle ne nous fait pas perdre la maîtrise de nos données, ni la possibilité de comprendre comment notre identité circule d’un service à l’autre.

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Simplifier l’accès sans fabriquer un dossier unique

La distinction mérite d’être faite : centraliser un moyen de connexion ne signifie pas nécessairement centraliser toutes les données. Plusieurs services peuvent s’appuyer sur un même mécanisme pour vérifier une information, sans qu’une base unique conserve l’ensemble des démarches ou des activités d’une personne.

Tout dépend de l’architecture retenue, des règles imposées aux organismes et des informations réellement échangées. Plutôt que de réduire le débat à la crainte d’un « grand fichier », je préfère poser des questions concrètes : quelle donnée est transmise, à quel destinataire, pour quelle finalité et pendant combien de temps ? Le service chargé de vérifier mon identité peut-il aussi savoir où et quand je me connecte ?

La simplicité affichée à l’écran ne répond à aucune de ces questions. Elle peut même les rendre moins visibles.

Quand un identifiant devient indispensable

Il suffit d’avoir déjà été bloqué hors d’un compte pour comprendre la fragilité d’un accès dont on dépend. Si un identifiant ouvre la porte à de nombreux services, une panne, une erreur ou une compromission peut interrompre plusieurs démarches à la fois.

La robustesse technique compte, bien sûr. Mais je m’intéresse aussi aux solutions de récupération, aux recours et aux alternatives proposées lorsque le système ne reconnaît plus la personne qu’il est censé servir. Un dispositif pratique pour la majorité ne doit pas laisser les autres sans issue.

Cette exigence concerne les services publics autant que les grandes plateformes privées. La facilité d’usage ne doit pas se payer par une dépendance sans solution de secours.

Une question de données, mais aussi de pouvoir

Vérifier une identité répond à des besoins légitimes. Encore faut-il distinguer ce qu’un service a besoin de savoir de ce qu’il serait techniquement capable de collecter.

Pour certaines démarches, il faut connaître une identité complète. Pour d’autres, la preuve d’un âge, d’un droit ou d’un statut peut suffire. Plus nous acceptons de transmettre d’informations par habitude, plus nous rendons possible leur rapprochement à des fins qui n’étaient pas prévues au départ.

Je ne crois pas qu’il soit utile d’opposer, de manière abstraite, les partisans et les adversaires de l’identité numérique. Ce sont les conditions d’utilisation qui doivent être discutées : qui peut exiger une preuve d’identité ? Dans quelles circonstances ? Avec quels contrôles pour éviter qu’une vérification ponctuelle se transforme en traçabilité permanente ?

La confiance suppose des limites lisibles

On ne peut pas demander à chaque utilisateur de maîtriser les détails de la cryptographie. En revanche, chacun devrait pouvoir comprendre les règles essentielles du service qu’il utilise : ce qui est partagé, ce qui ne l’est pas, les possibilités de correction et les recours en cas d’incident.

La confiance ne naît pas seulement d’une promesse de sécurité. Elle dépend aussi de la capacité d’une infrastructure à montrer ses propres limites et à respecter celles qu’elle annonce.

L’identité numérique peut réellement faciliter nos vies. C’est précisément pour cela qu’elle mérite une vigilance durable. Le nombre de connexions réussies ne suffira pas à mesurer son succès : je regarderai aussi ce qu’elle préserve de notre liberté de choix, de notre vie privée et de notre capacité à agir lorsqu’un dispositif nous fait défaut.