En septembre 2021, les controverses autour de Facebook s’accumulent. Face aux révélations sur ses pratiques internes, je réagis sur X avec une formule spontanée : « Décidément, #Facebook cumule les cachoteries ! » Au-delà de cette réaction, une question me préoccupe : comment faire confiance à une plateforme lorsque l’essentiel des informations permettant d’évaluer ses effets reste entre ses mains ?
Publication de Fadhila Brahimi sur Facebook, septembre 2021
Retrouver ma publication originale sur X (septembre 2021).
L’opacité n’est pas seulement un problème d’image
Je ne demande pas aux plateformes de publier chaque ligne de leurs algorithmes. Les secrets industriels existent, tout comme les questions de sécurité et les risques de manipulation. Mais ces contraintes ne peuvent pas servir de réponse universelle lorsqu’il s’agit de comprendre l’influence de leurs systèmes sur la circulation de l’information.
Les plateformes organisent ce que des millions, parfois des milliards de personnes peuvent voir, partager ou ignorer. Or, pour étudier les effets de leurs choix sur la désinformation, la publicité politique, la protection des mineurs ou la modération, les chercheurs et les autorités publiques ont besoin d’informations qui ne soient pas sélectionnées uniquement par l’entreprise concernée.
Sinon, nous débattons à partir des données que la plateforme accepte de rendre visibles. Cette asymétrie ne relève pas seulement de sa communication : elle touche à notre capacité collective à exercer un contrôle sur un acteur devenu central dans l’espace public numérique.
Quand les informations viennent de l’intérieur, la confiance change de nature
Une entreprise peut publier des rapports de transparence, expliquer ses politiques et annoncer des améliorations. C’est utile, mais cela ne suffit pas à lever toutes les questions. Lorsque des témoignages ou des documents internes font apparaître un décalage entre ce qui était connu en interne et ce qui était présenté publiquement, le problème devient aussi celui de la sincérité de la relation avec les utilisateurs et les institutions.
Il faut distinguer un risque identifié, une erreur reconnue et une information volontairement retenue : ce ne sont pas des situations équivalentes. Mais dans chacune d’elles, la crédibilité des engagements publics dépend de la possibilité de vérifier les faits et les décisions qui les accompagnent.
On peut annoncer une correction technique. Retrouver la confiance est plus difficile lorsque le public ne sait plus ce qui lui a été dit, ni ce qui lui a été caché.
Une transparence utile suppose un contrôle extérieur
Multiplier les rapports et les déclarations n’est pas suffisant si les méthodes et les résultats restent impossibles à examiner. Sur les sujets qui engagent l’intérêt général, les autorités de contrôle doivent pouvoir accéder aux informations nécessaires à leur mission. Les chercheurs ont, eux aussi, besoin de conditions d’accès permettant des analyses indépendantes, dans le respect des données personnelles et des impératifs de sécurité.
Cette exigence dépasse Facebook. Lorsqu’une entreprise décide quels contenus sont recommandés, quels comptes sont suspendus ou quelles publicités circulent, elle exerce un pouvoir dont une grande partie échappe à la vue des utilisateurs. Il est alors insuffisant de lui demander simplement si ses dispositifs fonctionnent : il faut pouvoir examiner les réponses.
Ce qu’une interface ne montre pas
Pour l’utilisateur, l’interface paraît souvent familière. Derrière cette apparente simplicité se succèdent pourtant des arbitrages sur le classement des publications, les recommandations, la publicité, la collecte de données et la modération. Nous en percevons les résultats sans toujours connaître les critères ni les conséquences de ces décisions.
C’est aussi là que se construit la réputation d’une plateforme. Elle ne dépend pas seulement de ses promesses, de son nom ou de son identité de marque, mais de la manière dont elle accepte de rendre ses choix discutables et contrôlables.
La réaction que j’exprimais en septembre 2021 reste donc une question de fond, bien au-delà des controverses du moment : quelle confiance peut-on accorder à des systèmes puissants si leurs propriétaires sont presque les seuls à pouvoir en évaluer les effets ? À ce niveau d’influence sur l’information et les conversations publiques, la réponse ne peut pas venir de la seule communication de l’entreprise.