Fadhila Brahimi – Géostratège en influence numérique

Réseaux sociaux : pourquoi nous ne voyons plus tous le même Internet

Nous parlons des réseaux sociaux comme si chacun y voyait la même chose. Pourtant, deux personnes peuvent ouvrir la même plateforme et se retrouver face à des contenus, des préoccupations et des récits très différents. Nos abonnements jouent un rôle, bien sûr. Mais les recommandations, nourries par nos comportements, contribuent aussi à façonner cet environnement. Et ce qui revient sans cesse dans un fil finit parfois par nous donner une vision déformée de ce qui se passe ailleurs.

En octobre 2022, je relayais une décision de la justice britannique à propos de l’affaire Molly Russell. J’y pointais l’« impact négatif des bulles d’information » et ce que j’appelais « l’enfermement organique des #MediasSociaux ». Cette affaire rappelait brutalement que le contenu d’un fil n’est pas une simple affaire de confort ou de préférence.

Voir la publication originale sur X

Quand le fil donne l’impression de représenter le monde

Une partie de ce que nous voyons dépend de nos choix : les comptes suivis, les sujets recherchés, les conversations auxquelles nous participons. Une autre dépend des systèmes de recommandation, qui sélectionnent des contenus susceptibles de retenir notre attention. Ces deux dimensions se renforcent parfois. À force de retrouver certains thèmes, certaines opinions ou certains récits, nous pouvons oublier que d’autres utilisateurs évoluent dans un paysage très différent.

Cela ne signifie pas que tout le monde vit enfermé dans une bulle étanche. Nous recevons aussi des informations par les médias, nos proches, notre travail, nos échanges hors ligne. Mais notre fil personnalisé ne constitue ni un échantillon représentatif de l’opinion publique ni une photographie neutre du monde. C’est une sélection. Et ses critères ne sont pas toujours lisibles pour ceux qui la consultent.

L’enfermement informationnel peut avoir des conséquences bien réelles

L’affaire Molly Russell donne à cette question une gravité particulière. À l’issue de l’enquête britannique, le coroner a retenu les effets négatifs des contenus vus en ligne parmi les circonstances de la mort de cette adolescente de 14 ans. Instagram et Pinterest étaient notamment concernés. Il serait trompeur d’en tirer une causalité unique ou de réduire ce drame au seul fonctionnement d’un algorithme. Mais il serait tout aussi trompeur d’ignorer ce que l’accumulation de contenus similaires peut produire chez une personne vulnérable.

Le sujet dépasse d’ailleurs les contenus les plus extrêmes. Dans le débat public, la répétition peut donner à une rumeur l’apparence d’une évidence, amplifier un conflit ou installer durablement une vision partielle d’une situation. La visibilité d’un récit ne mesure pas sa vérité. Son omniprésence dans mon fil ne signifie pas qu’il est partagé par tous.

Retrouver des points de comparaison

Attribuer tous nos désaccords aux seuls algorithmes serait réducteur. Les appartenances, les convictions, la confiance accordée aux sources et les habitudes sociales comptent aussi. Pour autant, il faut regarder avec attention la manière dont les plateformes organisent l’exposition à l’information, surtout lorsqu’elles proposent toujours davantage de contenus proches de ceux qui ont déjà capté notre attention.

Comparer plusieurs sources, sortir ponctuellement de ses abonnements habituels, rechercher le contexte d’une publication ou se demander pourquoi tel contenu nous est recommandé : ces gestes ne règlent pas à eux seuls les responsabilités des plateformes. Ils permettent néanmoins de retrouver une distance critique.

Nous n’avons jamais eu tous la même expérience d’Internet. Mais lorsque les fils se personnalisent, il devient plus facile de confondre ce que nous voyons avec ce que tout le monde voit. Cette question prolonge mon alerte d’octobre 2022 sur les bulles d’information et l’enfermement dans les médias sociaux.