Les réseaux sociaux seraient-ils devenus moins sociaux ? La question revient chaque fois que les plateformes privilégient davantage les contenus recommandés, les vidéos ou les publications des créateurs. À regarder nos fils d’actualité, on peut avoir l’impression que la conversation a cédé la place à la consommation de contenus. Mais je me méfie de ce raccourci : nous ne discutons pas nécessairement moins, nous discutons aussi ailleurs.
Cette interrogation figurait déjà dans une publication que je partageais le 21 décembre 2017. Elle reste utile pour distinguer ce que les plateformes nous montrent de ce que les personnes font réellement de leurs réseaux.
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Le fil public ne raconte plus toute la vie du réseau
Au début du Web social, les échanges se donnaient volontiers à voir : commentaires sur les blogs, discussions sous les publications, conversations dans les fils publics. Aujourd’hui, une partie de ces interactions passe par les messageries, les groupes et les communautés dont on ne voit pas les échanges de l’extérieur.
Ce déplacement est compréhensible. On ne s’adresse pas de la même façon à ses proches, à ses collègues, à une communauté de passionnés ou à une audience inconnue. Certains sujets réclament de la confiance, un contexte partagé ou simplement moins d’exposition. Si nous observons uniquement les commentaires publics pour juger de la sociabilité d’une plateforme, nous risquons de passer à côté d’une partie des relations qui s’y construisent.
Quand le réseau de relations devient aussi un média
Les recommandations algorithmiques ont modifié l’expérience des fils d’actualité. Nous y découvrons des contenus de personnes que nous ne suivons pas, choisis notamment pour leur capacité à retenir notre attention. Cela peut ouvrir des perspectives et faciliter la découverte. Cela peut aussi reléguer au second plan les échanges avec les personnes que nous avons choisi de suivre.
Voilà une tension qui m’intéresse : une plateforme peut être très animée sans donner beaucoup de place à la conversation entre ses membres. Les chiffres de vues et de réactions décrivent l’activité visible. Ils ne disent pas, à eux seuls, quelle relation se noue entre les personnes.
Des conversations plus discrètes, avec d’autres risques
Les groupes WhatsApp, Telegram, Discord et d’autres espaces de discussion peuvent entretenir des liens très actifs. On y échange des informations, des conseils, des expériences, parfois avec une liberté de ton que l’on n’aurait pas devant une audience publique.
Mais je ne voudrais pas idéaliser ces espaces. Leur relative discrétion complique aussi l’observation des conversations, la vérification des informations et la circulation de la contradiction. Une rumeur partagée dans un groupe de confiance peut gagner en crédibilité précisément parce qu’elle vient d’une personne connue. Le caractère privé d’un échange ne garantit ni sa qualité ni sa fiabilité.
Ne pas confondre audience et relation
Nous utilisons désormais les mêmes plateformes pour suivre l’actualité, regarder des vidéos, écouter des personnalités, échanger avec des proches ou participer à des communautés. Ces usages coexistent, mais ils ne racontent pas la même chose.
Un compte peut réunir une audience immense sans entretenir de dialogue avec elle. À l’inverse, quelques dizaines de personnes qui se connaissent et échangent régulièrement peuvent former une communauté très influente dans leur environnement. La taille d’une audience ne mesure pas l’intensité des liens.
Cette distinction change aussi la manière de travailler pour les marques et les organisations. Rechercher de la portée, nourrir une conversation et construire une communauté sont des objectifs différents. Les indicateurs doivent suivre ce que l’on cherche réellement à comprendre.
La question n’est donc pas seulement de savoir si les réseaux sociaux sont encore « sociaux ». Elle est de regarder où se déroulent les échanges, qui peut y participer et ce que les plateformes rendent visible ou invisible. La conversation continue ; encore faut-il aller l’observer au bon endroit.