Fadhila Brahimi – Géostratège en influence numérique

Prise de parole : peut-on défendre le changement sans être politisé ?

Peut-on défendre une idée de changement sans être aussitôt soupçonné de défendre un projet politique ? C’est la question que je me posais le 31 mars 2023 en découvrant les attaques visant Carlos Moreno, chercheur à l’origine du concept de la « ville du quart d’heure ».

Je réagissais à un article de L’ADN publié le 29 mars 2023. Béatrice Sutter y revenait sur la campagne de désinformation et les attaques subies par Carlos Moreno. Une proposition d’organisation urbaine, destinée à rapprocher les services essentiels des habitants, était devenue la cible de récits complotistes.

Quand une idée de transformation devient un marqueur politique

La « ville du quart d’heure » invite à réfléchir à nos déplacements, à l’accès aux services et à la façon de vivre dans nos quartiers. On peut en débattre, en discuter les conditions de mise en œuvre ou les limites. C’est même nécessaire dès lors qu’une idée cherche à transformer la vie collective.

Mais le débat change de nature lorsque l’on ne discute plus la proposition et que l’on prête à son auteur des intentions cachées. Selon L’ADN, des récits complotistes ont présenté ce modèle urbain comme un instrument de surveillance et de restriction des libertés. Le chercheur s’est retrouvé personnellement visé.

Ce déplacement m’intéresse particulièrement : la personne qui défend une transformation peut devenir la cible d’un conflit dont elle ne maîtrise plus les termes.

Porter une vision, est-ce nécessairement faire de la politique ?

Dans mon tweet du 31 mars 2023, je posais cette question : « Peut-on porter une voix pour le changement sans induire une approche politique ou d’être suspecté de porter un message politique ? »

Une transformation touche rarement à la seule technique. Elle modifie des habitudes, des priorités, parfois des équilibres entre acteurs. Elle peut donc susciter des oppositions légitimes. Reconnaître cette dimension politique au sens de la vie de la cité ne signifie pourtant pas que toute personne proposant un changement porte un programme partisan.

Il me paraît essentiel de distinguer trois choses : la proposition elle-même, les usages politiques qui peuvent en être faits et les intentions que d’autres attribuent à celui qui la défend. Les confondre empêche d’examiner sérieusement les idées.

La prise de parole expose aussi aux récits des autres

On parle souvent de la prise de parole comme d’un moyen de gagner en visibilité et en influence. L’affaire Carlos Moreno rappelle une autre réalité : prendre publiquement position, c’est aussi accepter que son propos puisse être détourné, simplifié ou instrumentalisé.

Ce risque n’est pas réservé aux dirigeants d’entreprise. Il concerne les chercheurs, les experts, les responsables associatifs et toutes celles et ceux qui défendent une vision susceptible de modifier les usages ou les représentations.

Faut-il pour autant se taire ? Je ne le crois pas. Mais il faut mesurer la différence entre susciter la contradiction, indispensable à un débat vivant, et subir une campagne de désinformation qui substitue des accusations à la discussion.

La question n’est donc pas seulement de savoir comment construire une voix audible. C’est aussi de comprendre comment cette voix circule dans un espace informationnel où d’autres peuvent tenter d’en redéfinir le sens.

Défendre le changement suppose du courage. Encore faut-il préserver la possibilité d’en discuter les idées plutôt que d’assigner leurs auteurs à des intentions qu’ils n’ont pas exprimées.