Fadhila Brahimi – Géostratège en influence numérique

The Voice : l’e-réputation des candidats est une coresponsabilité

Donner un micro à un artiste, c’est aussi lui donner une exposition. Dans une émission comme The Voice, la visibilité peut basculer en quelques heures : une prestation remarquée, des milliers de réactions, puis parfois la redécouverte de propos anciens qui prennent une dimension publique inattendue. Pour moi, la responsabilité d’une émission ne s’arrête pas au plateau.

En février 2018, l’affaire Mennel m’a conduite à interpeller directement The Voice sur cette question. Je ne demandais pas à une chaîne de décider de l’identité ou des convictions de ses candidats. J’interrogeais sa responsabilité dans la préparation d’artistes soudainement exposés à l’attention collective, et donc aux risques qui accompagnent cette visibilité.

La visibilité ne commence pas au moment où l’on sait la gérer

Un candidat peut maîtriser sa voix, son interprétation et sa présence sur scène sans mesurer tout ce qu’implique une exposition médiatique. À partir du moment où une émission le présente à un vaste public, son identité numérique devient un sujet qui dépasse son cercle habituel : anciennes publications, commentaires, reprises hors contexte et réactions peuvent soudain être examinés par des inconnus.

L’affaire Mennel a rendu ce basculement particulièrement visible. Après son passage dans l’émission, d’anciennes publications sur les réseaux sociaux ont suscité une polémique, et la candidate a annoncé son retrait du programme en février 2018. Il ne suffit pas de constater les conséquences une fois la crise installée. Il faut aussi se demander ce qui aurait pu être expliqué, anticipé et accompagné en amont.

Cette interrogation relève directement de l’e-réputation. Les traces numériques existent parfois depuis des années, mais leur portée change avec la notoriété. Le Personal Branding ne consiste donc pas seulement à améliorer une image ou à chercher de la visibilité. Il suppose de comprendre comment une identité personnelle se construit, circule et peut être interprétée lorsqu’elle rencontre un nouveau public.

La coresponsabilité n’efface pas la responsabilité individuelle

Le 9 février 2018, j’ai employé le terme de coresponsabilité. Je le maintiens : il ne signifie pas que la production serait responsable de chacune des publications passées d’un candidat. Il signifie qu’une organisation qui fabrique de la visibilité doit aussi se préoccuper des conditions dans lesquelles elle expose des personnes.

Préparer un artiste à cette exposition, c’est pouvoir parler avec lui de ses traces publiques, de la circulation des contenus, du fonctionnement des réseaux sociaux et de ce qu’il peut faire lorsqu’une controverse éclate. C’est aussi éviter de confondre accompagnement et contrôle de la parole : un candidat conserve sa personnalité, ses choix et sa responsabilité.

Ce principe dépasse les émissions de divertissement. Une entreprise qui met un collaborateur en avant, une institution qui donne la parole à un représentant ou un organisateur qui propulse un intervenant sur une scène peuvent se poser la même question : que faisons-nous pour préparer la personne à la visibilité que nous lui apportons ?

De The Voice France à The Voice Belgique : une question de pratiques

Un mois plus tard, le 12 mars 2018, je suis revenue sur ce sujet en relayant un article consacré à la manière dont The Voice Belgique protégeait ses candidats. Ce rapprochement m’intéressait précisément parce qu’il déplaçait la discussion : au lieu de s’en tenir à la polémique, il invitait à regarder les pratiques possibles.

À mes yeux, c’est là que se joue la différence entre une réaction de crise et une culture de prévention. La première intervient lorsque les dégâts sont visibles. La seconde reconnaît, dès le départ, qu’une exposition médiatique engage plusieurs acteurs : l’artiste, la production, la chaîne et les publics qui relaient ou commentent.

Il ne s’agit pas de garantir qu’aucune polémique n’aura lieu. Personne ne peut le promettre. En revanche, la connaissance de l’identité numérique, la préparation aux interactions publiques et l’existence d’un accompagnement peuvent éviter de laisser une personne découvrir seule les règles d’une visibilité qu’elle n’a pas encore apprivoisée.

La notoriété se fabrique parfois très vite. La capacité à en assumer les effets, elle, demande une préparation. C’est pourquoi j’associe l’e-réputation à une responsabilité partagée entre ceux qui prennent la parole et ceux qui organisent leur exposition.

Lire le contexte de l’affaire Mennel dans Le Monde, 8 février 2018.